Oran,

la belle et la rebelle

 

Le problème commence peut-être quand un Etat se définit lui-même en tant que juif, ou arabe, ou musulman, ou catholique, ou anglican, ou boudhiste. Ou peut-être avant, quand un Etat se définit. Ou même avant, quand le juif est décrit comme l'ami de Satan, l'arabe est nommé « saligaud » et le maure et le chrétien se crient « infidèle » l'un à l'autre — passons cela. Le sujet c'est que, cinq siècles après les expulsions massives d’Espagne, les vocables judéo-espagnols continuent de résonner dans les banlieues insoupçonnées d'Istamboul et que des noms andalous comme Siniora se croisent encore, au cours des négociations éternelles du Moyen-Orient, avec des noms séfarades comme Toledano, et qu'au sein de communautés lointaines d'exilés (réfugiés, déplacés, émigrés, expulsés), les chants de l'absence bâtissent des pays un peu imaginaires mais incroyablement beaux. Les seuls errants qui échappent à cette règle sont les gitans, qui ne sont liés à aucune patrie car, comme le dit Juan Peña, El Lebrijano, ils n’ont autre que la liberté.

 

J’ai été en contact avec des fugitifs politiques, économiques, culturels, raciaux, ethniques, religieux, arreligieux et même sexuels (la discrimination et la persécution exilent aussi ceux qui ne se reconnaissent pas dans une des deux catégories hétérosexuelles établies par l’horrible Dieu de Joseph Ratzinger) d’un tas de nationalités: des mexicains, des israëliens, des chypriens, des haïtiens, des arméniens, des palestiniens, des sahariens, des argentins, des espagnols, des grecs, des chiliens, des russes, des colombiens, des américains, des uruguayens, des hongrois, des chinois, des croates, des salvadoriens, des iraniens, des bulgares, des boliviens. Ils subissent, presque tous, d’un peu ou de beaucoup de nostalgie, « soidade da terra natal », de saudade, « lembrança carinhosa de un bem ausente », de dor — “mai am un singur dor”, dit le poète roumain Miahi Eminescu —, ou de homesickness ou du mal du pays, ou de wehmut, sentiment pour lequel il y a tellement de mots dans tellement de langues mais sans vocable précis, parce que c’est comme un regret particulièrement lucide mais pas tout à fait triste. Nostalgie provient des mots grecs νόστος (retour) et αλγος (douleur, même racine d’analgésique) et dans cette imprécision éthymologique (car la cause de la douleur n’est pas le retour, sinon son impossibilité, évocation ou éloignement) réside la poétique du terme.

 

La contradiction idéologique, politique ou nationale devrait avoir honte d’elle-même et se déclarer en trève et en silence chaque fois qu’un banni recrée en mots, par dessus les obstacles du temps et de la distance, sa patrie interdite. Si l’on regarde bien, le chant de l’exilé est un point de rencontre de l’humain au dessus des différences de camp, de parti, de bannière, de confrérie, de couleur et de langue.

 

Des telles pensées, et même d’autres, me sont venues à l’esprit en écoutant les jolis rythmes, en même temps étranges et familiers, qui sortent du piano de Maurice El Medioni (Oran, 1928), un juif algérien qui chante maintenant à Marseille les nostalgies de sa ville natale. Son compatriote et collègue (Cheb) Khaled (Hadj Brahim), connu comme « le roi du Raï », et déraciné lui aussi par les menaces des fondamentalistes idiots (certains croient que pour supprimer la sexualité, il suffit d’interdire les mots qui la désignent), dit qu’El Medioni « répresente le temps où la musique était pure, quand il n’y avait pas de guerre entre les juifs et les arabes, et quand on se réunissait pour jouer et partager des choses ». L’un et l’autre, l’hébreu et le maure, sont des exemples remarquables du creuset mélodique que fût l’Algérie au milieu du siècle passé: les rythmes de la liturgie hassidique, les folies andalouses, les passions arabes, les airs français et italiens, les orchestrations égyptiennes et les rytmes afro-américains de la Louisiane, du Brésil et de Cuba : « La base de ma musique est andalouse, mais je lui mets du boogie-woogie, du jazz et des sonorités latines. Et au fond, elle conserve la résonance du Maghreb. »

 

Son père et son oncle Saoud (violoniste éminent) régentent un café chantant dans la rue de la Révolution, au coeur du Derb, quartier juif d’Oran. Quand Maurice a sept ans, le père décède de manière violente et son oncle émigre en France. Le petit orphelin reste à Oran, improvise des luths avec des poêles, et des violons avec des fourchettes, et à neuf ans s’assied pour la première fois devant le clavier d’un piano, acheté par son grand frère dans un bazar croulant. En peu de jours, sa maison se peuple des chansons de France que l’enfant écoute à la radio et qu’il commence à exécuter sur le nouveau- vieil instrument.

 

Bertrand Dicale raconte : Maurice prend le jazz et le boogie-woogie des troupes américaines qui arrivent à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, dans l’Opération Torche ; des soldats puertoricains il écoute les rythmes caraïbéins et en raffole. En ces temps-là, les jeunes algériens écoutent tout sauf la musique de leur pays. Un après-midi, alors que Maurice joue dans un bar, trois maghrébins lui demandent qu’il leur fasse l’accompagnement d’une chanson arabe ; le jeune juif accepte et il se produit une révélation : sa technique jazz et ses phrases latines s’accouplent avec fluidité à la mélodie autochtone et, après quelques instants d’improvisation, s’établit de manière instinctive les fondements du « piano-oriental ». Les rythmes de rumba de Maurice s’accordent avec le rai qui est naissant en Algérie et que les quatre musiciens commencent, depuis cette nuit, à jouer ensemble. Ils s’engagent dans quelque chose qui n’a pas de nom, ou qui en a plusieurs : musique judéo-arabe, judéo-andalouse, judéo-algérienne ou franco-arabe, et qui a pour grands représentants Lili Labassi, Lili Boniche, Blond Blond, Salim Halili, Reinette l’Oranaise.

 

Dicale affirme qu’après l’indépendance de l’algérie, le gouvernement du nouveau pays donna comme alternative aux hébreux « la valise ou la tombe ». Exagéré o pas, des 130 mille algériens juifs qu’il y avait en 1962, deux décennies plus tard seul en restait une centaine. Il n’y a pas de révolution qui ne commette des mauvais tours, et ceux-ci ne peuvent être justifiés par les plus prolifiques et profondes qui perpétrent les contre-révolutions. Ce qui est certain, c’est que Maurice s’est intégré, tout comme les dizaines de milliers de ses coreligionnaires, de l’énorme flux humain de gentils « pieds noirs » qui décidèrent d’émigrer en France. Il exerça le métier de tailleur à Paris et ouvrit par la suite une boutique à Marseille (1967). Il prétendit se retirer de la musique, mais la musique se refusa à se retirer de lui, et déjà âgé, il grava quelques disques au succès limité (Café Oran, 1997, Pianoriental, 2000). Il y a quelques années le musicien cubano-américain Roberto Rodríguez — un autre absent, transplanté, lui, à neuf ans de son Havane natale vers Miami — l’a rencontré à Paris et l’a emmené à New-York, où tous les deux enregistrèrent ce qui est sa consécration planétaire : Descarga oriental.

 

Accompagné par les percussions caraïbaines de Rodríguez, El Médioni se laisse emporter par le mal du pays, la « saudade », le « dor » et la nostalgie, il éblouit en revendiquant son origine à la lointaine terre d’ambiance et d’abondance, il décrit son corps et ses humeurs comme ceux d’une femme regrettée et, après un parcours de saveurs et d’odeurs et d’épiceries et d’amis et de marchands et d’acolytes, il conclue:

 

« Je me souviendrai toujours, toujours, / que là j'ai passé mes plus beaux jours. / Cette ritournelle, / je la chante pour elle, / pour Oran, la belle / et la rebelle : / Oran, non, non, je t’oublirai pas. / Moi aussi je pense à toi. / Ô non, non, y on se reverra, / et toujours on s’aimera. »

 

Il est clair que tu restes présent à Oran, vieux arabe et juif, sonore et merveilleux.

 

 

Pedro Miguel

 

(publié à La Jornada, México, D.F., le jeudi 6 octobre 2008.

Traduction: Céline Degardin)

 

 

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